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mercredi 18 janvier 2012

Communauté des Béatitudes








Huit jours après l'avoir invité à commenter le « meurtre d’Agnès », David Pujadas reçoit de nouveau Michel Mercier, le ministre de la Justice, à la veille du procès de Pierre-Etienne Albert, frère de la communauté des Béatitudes qui a avoué des attouchements sur cinquante-sept enfants.
Comme la semaine précédente, le présentateur du 20 heures fait preuve d’une remarquable pugnacité pour interroger le ministre sur les défaillances de l’institution judiciaire et les négligences de ses magistrats. « Tout le monde s’accorde à dire que le pédophile présumé n’avait rien à faire dans cette communauté, au milieu des enfants, ça paraît même stupéfiant. Alors, où est la faille ? » Michel Mercier explique que les responsables de la communauté des Béatitudes, au courant de la situation depuis la fin des années 1980, se sont rendus coupables en voulant étouffer l’affaire.


« Alors, je vous pose la question plus précisément : est-ce que le juge a eu tort de classer l’affaire, en 2004, lors d’une première instruction, et de laisser en liberté ce garçon, connaissant ses antécédents ? » Le ministre s’en prend cette fois à monseigneur Carré, évêque de Rodez, qui n’a pas voulu écouter les aveux du pédophile. C’en est trop pour David Pujadas : « Mais répondez-moi sur le juge ! »,s’énerve-t-il. Comme Michel Mercier élude une fois de plus, David Pujadas pose sa question pour la quatrième fois. « Mais je reviens, monsieur le garde des Sceaux, sur cette décision de classer l’affaire au départ… »

Fin de la fiction. Ce dialogue, calqué sur celui du 21 novembre à propos du meurtrier d’Agnès, n’a jamais eu lieu. Dommage : cette fois, les attaques de David Pujadas auraient été justifiées. Il y a bien eu une erreur judiciaire dans l’affaire du frère Albert. Mais les JT ont préféré insister sur les complicités de l’Eglise.« Plongée dans la communauté des Béatitudes, annonce David Pujadas, c’est le dossier de cette édition. Cette communauté est secouée aujourd’hui par un scandale de pédophilie. Au-delà [des faits reprochés à l’accusé], c’est le silence de la hiérarchie qui savait et qui n’a rien dit qui est mis en cause. » Dans le reportage, cette hiérarchie, au premier rang de laquelle figure Mgr Carré, est donc mise en cause par Murielle Gauthier, membre laïque des Béatitudes, exclue de la communauté après avoir voulu alerter sur les agissements du pédophile dès 2000.

Même discours le lendemain sur TF1, avec une Laurence Ferrari très émue :« Beaucoup d’émotion aujourd’hui à Rodez. » Dans son reportage, Laure Debreuil, pointe aussi le silence des supérieurs du moine et recueille l’émotion de Solweig Ely, une des victimes du pédophile. La journaliste oublie cependant d’indiquer qu’elle est la première à avoir porté plainte contre le frère Albert, en 2001 au tribunal d’Avranches (Manche) pour des faits commis en 1989 à l’Abbaye blanche de Mortain.
France 2 non plus n’a pas mentionné l’existence de cette première instruction judiciaire qui s’est achevée par un classement de l’affaire. Pourtant, Pierre-Etienne Albert avait alors dressé la liste de quinze de ses victimes. Pourquoi la justice l’a-t-elle laissé en liberté, lui permettant de continuer à commettre ses crimes jusqu’à ce qu’il se dénonce à nouveau, en 2008 ? « Une décision âprement critiquée par le tribunal de Rodez », note Ouest-France. Etonnant : d’habitude, ce sont les présidents de la République, les ministres et les présentateurs de JT qui stigmatisent le laxisme des juges. Pour une fois qu’un tribunal entier désavoue un magistrat, David Pujadas avait de quoi être « stupéfié » et vilipender sans pitié.

A sa décharge, reconnaissons que la presse écrite n’est guère plus précise que les JT. Du Monde à La Manche Libre en passant par Libération et Ouest-France,aucun journal ne permet de comprendre pourquoi et comment la première plainte s’est trouvée enterrée. Pour le savoir, il faut s’en remettre… à la télévision. L’excellent magazine de France 3, Pièces à conviction, présentait le 19 octobre 2011 un numéro intitulé « Pédophilie : les silences de l’Eglise » (toujours visible sur son site) dans lequel était mis à jour le « double naufrage des institutions – religieuse et judiciaire – », pour reprendre les mots de sœur Emilie, une de mes collègues les plus ferventes de la communauté des Béatitudes du service télévision.

L’enquête, rigoureuse et précise, était menée par Romain Icard et Linda Bendali, de la société de production Ligne de front, déjà à l’origine de l’indispensableUranium, le scandale de la France contaminée. Passons sur les complicités au sein de l’Eglise (fort bien démêlées dans ce documentaire) puisque les JT s’en sont repus. Et concentrons-nous sur le « dysfonctionnement » (comme dirait Claude Guéant) de la justice, au début des années 2000. Après avoir entendu les aveux de Pierre-Etienne, « la juge d’instruction d’Avranches va lui faire une demande assez inhabituelle » : écrire aux quinze victimes pour leur demander pardon. « La juge lui dit : “Vous écrivez et vous m’envoyez la copie de votre courrier pour m’assurer que vous l’avez fait.” » 

C’est Murielle Gauthier, la mère de famille ayant découvert dès 2000 les agissements du pédophile, qui raconte l’incroyable. « C’est une saine démarche, mais ce n’est pas ce qu’on attend d’un juge », estime-t-elle, rejointe par l’avocat de Solweig Ely, pour qui « le traitement de ce dossier par la justice est complètement incompréhensible. Normalement, dans un cas comme ça, le suspect est mis en garde à vue, questionné sur l’ensemble des faits. Là, il n’est jamais mis en garde à vue, il est interrogé dans un cadre assez conciliant. Curieusement, il n’est pas mis en examen, on va lui octroyer le statut de témoin assisté… alors qu’il a reconnu des attouchements sexuels sur des mineurs ! »

Les enquêteurs de Pièces à conviction ont aussi dégoté dans le dossier d’instruction un procès-verbal d’audition de Pierre-Etienne, dans lequel il signale qu’un responsable des Béatitudes, Fernand Sanchez, aurait approché le procureur de la République d’Avranches pour que ne soit pas divulguée l’identité des petites filles concernées. Enfin, le 19 janvier 2004, une copie de la lettre que Pierre-Etienne a adressé à ses victimes parvient à la juge d’instruction. Le jour même, elle se déclare incompétente. Le tribunal clôt l’affaire… Stupéfiant.

Les enquêteurs révèlent que la juge n’a jamais entendu les victimes de Pierre-Etienne. Re-stupéfiant. « Ces quinze victimes désignées par le pédophile lui-même ne savent même pas l’existence de cette instruction judiciaire, pas plus que leur famille. Aujourd’hui encore, elles ignorent tout de cette procédure. » Re-re-stupéfiant. Et même révoltant. Mais pour les JT, ce n'était pas le moment.

Liens:
Affaire Pierre Etienne Albert

Pierre Etienne Albert Pédophile?


C’est, d’après sa propre légende, en mangeant une pizza quatre saisons avec des amis que Gérard Croissant, alias Ephraïm, a eu une«inspiration divine» en 1973. Il allait fonder la communauté des Béatitudes, mouvement charismatique mêlant prêtres, moines, religieuses et laïcs. Don de tous ses biens, travail bénévole, et vie communautaire retirée seraient au programme. Pour la partie festive, chants et danses issus de traditions judaïques et chrétiennes.

«Une sorte de mélange hasardeux d’héritage soixante-huitard et de vie monacale», résume un ancien adepte.
Guérison. Dans la légende d’Ephraïm, il est un autre chapitre crucial. Il s’agit de l’arrivée aux Béatitudes, en 1975, de Pierre-Etienne Albert. A cette époque, l’Eglise catholique a déjà ouvert les bras à cette communauté douée pour recruter fonds et fidèles. Elle lui a confié la jouissance du couvent des capucins de Cordes-sur-Ciel (Tarn) - les Béatitudes repeupleront ensuite nombre d’abbayes et monastères désertés. C’est dans ce cadre qu’atterrit Pierre-Etienne Albert, musicien souffrant de troubles psychiatriques et d’addiction à divers psychotropes. Lors d’une prière, il est «miraculeusement guéri». Il ressent «comme un coup de bistouri au sommet du crâne, puis une ondée bienfaisante qui le rafraîchit tout entier», écrit dans son autobiographie Ephraïm (1). Sa personne devient la preuve vivante du pouvoir de guérison du «berger fondateur». Il est érigé «chantre» de la communauté.
Trente-six années ont passé, et le nom de Pierre-Etienne Albert, 60 ans, n’est plus synonyme de miracle. Avant son procès, à Rodez (Aveyron) mercredi prochain, pour agressions sexuelles sur mineurs, on l’associe désormais à une insupportable liste. Celle de ses victimes, qu’il a rédigée en 2008. Cinquante-sept prénoms, filles et garçons, âgés de 2 à 15 ans, sur lesquels il reconnaît avoir commis, entre 1975 et 2001, des attouchements. En raison des délais de prescription, la justice n’a retenu que 38 victimes.
L’avocate de Pierre-Etienne Albert, Elisabeth Rudelle-Vimini, dit que son client n’a pas l’intention de fuir ses responsabilités. Mais qu’il parlera aussi de tous ceux «qui savaient». Dès 1989, en effet, le frère Pierre-Etienne, devenu moine, s’est confié au «berger» de sa «maison» de Cordes-sur-Ciel. En réponse, une prière, et une mutation vers une autre«maison».
En 1995, une de ses victimes fait une tentative de suicide. Ephraïm convoque le frère, et lui «fait la leçon».«Mais sans me proposer aucun moyen d’en sortir et en me laissant libre de mes mouvements», écrit Pierre-Etienne Albert en août 2007 à un haut responsable du Vatican. Ce courrier de 10 pages liste l’ensemble des «couvertures» dont il a bénéficié. En 1998, suite aux révélations d’une autre victime, un troisième responsable des Béatitudes l’envoie en Aveyron, au monastère Notre-Dame de Bonnecombe.
C’est là, en novembre 2000, que Pierre-Etienne Albert croise une nouvelle recrue, Murielle Gauthier. Rapidement, cette mère de famille s’inquiète de son attitude avec les enfants. «Il recherchait toujours leur compagnie, se comportait avec eux comme s’il avait leur âge», dit-elle. Elle l’interroge. Il admet «un problème», sans développer. Quelques mois plus tard, en 2001, une plainte contre lui est déposée auprès du tribunal d’Avranches (Manche). Solweig Ely, qu’il a agressée en 1989 (lire ci-contre), s’est décidée, malgré l’opposition de sa famille, à aller en justice.
Contacts. Face aux enquêteurs, Pierre-Etienne Albert avoue 15 victimes. Quatre responsables des Béatitudes sont mis en examen pour non-dénonciation. Mais, quatre ans plus tard, la juge d’instruction se déclare incompétente territorialement. Le parquet, chargé de transmettre le dossier, «oublie». «Il y a dans ce dossier une lourde responsabilité de la justice», s’indigne Stéphane Mazars, l’avocat de Solweig Ely. Plus rien ne se passe.
A l’abbaye de Bonnecombe, Murielle Gauthier, soutenue par le responsable du lieu, le prêtre Jean-Baptiste Tison, décide«d’accompagner» Pierre-Etienne Albert. Ils l’encouragent à un suivi psychiatrique. Et «surveillent» qu’il n’ait plus de contacts avec des enfants. «Cela, les Béatitudes ne nous l’ont jamais pardonné», racontent-ils. Avec deux autres «engagés» qui les soutiennent, ils sont «exclus».Les autres membres déménagent. Ils restent seuls dans l’abbaye, avec Pierre-Etienne Albert. En 2007, lors d’une conversation avec le pédophile, Murielle comprend qu’il n’a «pas tout dit». Il y a plus de 15 victimes. Elle lui donne un cahier, il rédige la «liste», les 57 noms. Avec ces «faits nouveaux», elle le pousse à se dénoncer.
Cette fois, l’instruction judiciaire est efficace, et la hiérarchie catholique obligée de réagir. Le Vatican somme Ephraïm et certains de ses proches de quitter les Béatitudes. Et nomme un «commissaire pontifical», le frère Henry Donneaud, pour «refonder les statuts». Contacté par Libération, ce dernier admet «l’existence de dérives sectaires» auxquelles il serait en train aujourd’hui de remédier. «Mais il y a 95% de très belles choses aux Béatitudes», insiste-t-il.
Prescription. Reste le problème des nombreux «gourous» formés par Ephraïm qui continuent hors des Béatitudes à exercer. Les responsables au courant des agissements de Pierre-Etienne Albert, inquiétés en 2001, bénéficient aujourd’hui de la prescription. Ils seront cités comme simples témoins à Rodez, au même titre qu’un évêque, qu’une famille de victime dit avoir prévenu dès 2000.

Liens :
Communaute des Beatitudes